2èmeColloque 

de psychiatrie et de psychologie

 de Breil-sur-Roya 

Co-organisé par

le Département de Psychologie de l’Université  de

Nice Sophia-Antipolis (UNS)

et le Centre hospitalier de Breil/Roya

Samedi 1er juin 2013

Françoise L. MEYER

Paris

Que prête-t-on à l’autre ?

 

A l’écoute de collègues venant parler de leur travail en institution dans le cadre d’un séminaire que je co-anime avec Pierre Gorce, m’est revenue cette question : que prête-t-on à l’autre ?

Ce titre sous-entend aussi bien ce qu’on met à la disposition de l’autre que ce qu’on lui prête, comme intention, ce qu’on s’imagine de sa pensée, ceci particulièrement dans un espace institutionnel.

Que nous dit Le petit Robert du verbe prêter ? i

« I – Prêter, verbe transitif direct.

s1° mettre (quelque chose) à la disposition de quelqu’un pour un temps déterminé. « pourvu que Dieu lui prête vie »(La Fontaine). « Dieu nous prête un moment les prés et les fontaines (Hugo).

Prêter son aide, son appui, son assistance, son concours.

(complément) abstrait, sans article) Prêter assistance, main-forte, secours. Prêter asile. Prêter attention : porter son attention à . Prêter serment. – Prêter la main, les mains à quelque chose, quelqu’un : aider. Prêter sa voix à : parler pour. Prêter l’oreille : essayer d’entendre, écouter.

La forme pronominale. SE PRÊTER À : consentir à, supporter. « Jacques s’était prêté à cette espièglerie (DIDIER). Se prêter à une intrigue – figuré Pouvoir s’adapter à.

s 2° Fournir (une chose) à condition qu’elle sera rendue. Prêter des livres. Prêter de l’argent.

s 3° Attribuer ou proposer d’attribuer (un caractère, un acte) à quelqu’un. On me prête des propos que je n’ai jamais tenus. – Prêter de l’importance à quelque chose. PROVERBE on ne prête qu’aux riches : les caractères, les actions que l’on attribue à quelqu’un sont fondés sur sa réputation.

s verbe transitif indirect. PRÊTER À : donner matière à. Prêter aux commentaires, à la critique. Prêter à équivoque. – Prêter à rire.

II – verbe intransitif. Pouvoir s’étirer, s’étendre (se dit d’un tissu, d’une peau non élastique). Etoffe, tissu qui prête à l’usage. »

On peut prêter à l’autre ou se prêter à son jeu ou encore lui prêter des qualités ou des intentions.

Lorsqu’il s’agit de prendre soins de personnes souffrant de psychose, nous aurons à jongler entre ces dimensions.

Nous aurons à veiller à la façon dont nous interprétons les dires, les gestes de l’autre mais aussi à être attentif à la manière dont nos paroles, gestes et attentions sont lus par l’autre.

Que prêtons nous à ces personnes accueillies dans les institutions ? En premier lieu nous leur prêtons notre présence, notre respect, notre écoute, notre parole.

Qu’est-ce qu’une présence et quelle qualité a-t-elle cette présence ? Etre présent, c’est être là en tant que corps. Non seulement un corps comme image qui s’offre comme miroir moïque, mais aussi un corps vivant qui respire et est agité par ses pulsions.

Cette présence ça consiste aussi à réellement prêter attention à l’autre. On peut dire qu’il s’agit d’une présence psychique. Qu’est-ce à dire ? Être là avec l’autre et non « barré » dans un ailleurs, comme peuvent parfois l’être certaines mères dépressives qui ne peuvent porter attention à leur nourrisson et n’ont avec celui-ci que des gestes automatiques. C’est aussi une disposition inconsciente à l’autre, qu’il est difficile de définir. On en prend acte, me semble-t-il, quand il nous arrive par exemple de rêver de certains patients, pour les appeler ainsi, ou quand ils apparaissent au décours d’une conversation. Ils sont présents pour nous, nous habitent.

Il s’agit d’offrir un « être là », une mise à disposition qui se manifeste aussi bien par des paroles, des gestes qu’une écoute. Une façon d’être attentif à l’autre, le moins souvent possible rejetant.

Il s’agit d’accepter l’étrangeté de l’autre dans la façon qu’il a de se présenter et de dire. Si le délire heurte notre raison il n’est pas sans raison, sans logique et à l’entendre, à l’écouter nous nous prêtons.

L’autre ne saurait être objectivé, nous nous prêtons à l’écoute de ses dires mais tout aussi bien à l’accueil de ses inventions ou créations notamment dans les ateliers de médiation.

Ce prêt à l’autre, n’est pas sans avoir quelque rapport avec le transfert. Cependant, le transfert dans la cure et le transfert dans l’espace institutionnel ne se « travaille » pas de manière identique. Toutefois, comme dans la cure il est articulé au désir.

Gaetano Benedetti, dans le petit ouvrage de Patrick Faugeras Rencontre avec Gaetano Benedetti, l’expérience de la psychose, donne quelques points sur la façon dont il pense la psychose et la manière de travailler avec un sujet psychotique. «  (…) il s’agit d’abord de s’intéresser à la forme de présence au monde, souvent original et ingénieuse, de la personne schizophrène, en s’appuyant – et cela est fondamental chez Gaetano Benedetti – sur la position contre-transférentielle du thérapeute plutôt que de s’intéresser à la causalité.ii»

On peut se demander si ce désir, celui du soignant, de l’accueillant, dans un espace institutionnel peut s’assimiler au désir de l’analyse. Le désir de l’analyste est un désir d’analyse, celui de l’accueillant est un temps soit peu différent. Il est difficile de le cerner me semble-t-il, est-ce faute d’un développement de la théorisation de ce côté ou bien de sa variété, sa multiplicité ?

Freud a pu penser qu’il n’était pas possible d’envisager un travail analytique avec ceux que nous appelons aujourd’hui, dans le champ de la psychanalyse, des personnes de structure psychotique.

Dans son Introduction à la psychanalyse, où sont réunies des leçons prononcées en 1916, Freud consacre un chapitre au transfert. On peut lire dans ce chapitre :

«Il (…) est des malades où les conditions étant les mêmes, nos procédés thérapeutiques ne sont jamais couronnés de succès (…). »iii

« Ces malades, paranoïaques, mélancoliques, déments précoces, restent réfractaires au traitement psychanalytique. Quel en est la raison ? Nous sommes en présence d’un fait que nous ne comprenons pas, de sorte que nous sommes tentés de nous demander si nous avons bien compris toutes conditions du succès que nous avons obtenu dans les autres névroses.»iv

Qu’est-ce que Freud nous dit apprendre aussi de la bouche de femmes et de jeunes filles (qu’) «elles, prétendent avoir toujours su qu’elles ne pourrait guérir que par l’amour et avoir eu la certitude, dés le début du traitement que le commerce avec le médecin qui les traitait leur procurerait enfin ce que la vie leur avait refusé.»v (p. 418)

C’est cet espoir qui les a encouragées à l’effort au cour du traitement.

C’est seulement soutenues par cet espoir qu’elles ont facilement compris des choses auxquelles on croit en général difficilement.

On peut lire sous la plume de Freud, «un pareil aveu nous stupéfie et renverse tous calculs».Et un peu plus loin :

«plus en effet notre expérience s’amplifie, et moins nous pouvons nous opposer à cette correction si humiliante pour nos prétentions scientifiques »vi.

La question de l’amour, voilà qui ne saurait être scientifique.

« (…) on est bien obligé d’abandonner l’idée d’un hasard perturbateur et de reconnaître qu’il s’agit d’un phénomène qui présente les rapports les plus étroits avec la nature même de l’état morbide.»vii

Il en est de même pour les patients masculins bien que Freud note que le transfert hostile ou négatif est chez eux plus fréquent.

Ce transfert dont Freud dit qu’il est le ressort le plus solide du travail.Le transfert comme la clé qui permet d’ouvrir les compartiments de la vie psychique.

«Le transfert peut ainsi être comparé à la couche intermédiaire entre l’arbre et l’écorce, couche qui fournit le point de départ à la formation de nouveaux tissus et à l’augmentation d’épaisseur du tronc.»viii

Métaphore qui laisse entendre la dimension spatial, temporaire et donc dynamique et mouvante du processus transférentiel.

Du côté des névroses narcissiques le transfert est problématique, voilà ce qu’il écrit : «L’observation montre que les malades atteints de névrose narcissique ne possèdent pas la faculté de transfert ou n’en présentent que des restes insignifiants. Ils repoussent le médecin, non avec hostilité mais avec indifférence.»ix

Alors, il n’y aurait pas d’amour de transfert pour les structures psychotiques. Nous serions plutôt enclins à penser que le problème se situe du côté de l’objet.

Par ailleurs en 1921, Freud abordera la question du collectif dans Psychologie des masses et analyse du moi : il ouvre son texte par des phrases essentielles.

«L’opposition entre la psychologie individuelle et la psychologie sociale, ou psychologie des foules, qui peut bien à première vue nous paraître très importante, perd beaucoup de son acuité si on l’examine à fond. Certes, la psychologie individuelle a pour objet l’homme isolé et elle cherche à savoir par quelles voies celui-ci tente d’obtenir la satisfaction des motions pulsionnelles, mais, ce faisant, elle n’est que rarement – dans certaines conditions exceptionnelles – en mesure de faire abstraction des relations de cet individu avec les autres. Dans la vie psychique de l’individu pris isolément, l’Autre intervient très régulièrement en tant que modèle, soutien et adversaire, et de ce fait la psychologie individuelle est aussi d’emblée et simultanément, une psychologie sociale, en ce sens élargi mais parfaitement justifié. x»

L’accueil collectif n’est pas la cure et pourtant nous pouvons tenter de lire, d’interroger ce qui se produit dans le collectif. L’interroge-t-on à partir des cures analytiques, celles des patients, celles des soignants, à partir des réunions de supervision, faisons nous une lecture à partir d’autres outils ?

Si l’on met de côté le travail à partir des cures comment penser les liens qui se jouent dans les institutions et les considérer comme thérapeutiques ?

Lors du séminaire que je co-anime, il y a deux ans une participante nous faisait remarquer qu’il y a bien longtemps déjà des congrégations religieuses accueillaient des personnes dites folles ou en difficulté au regard de la norme sociale. D’autre part, une collègue psychiatre de son état faisait remarquer quant à elle, lors d’une réunion de secteur, que l’expérience naissante de Saint-Alban n’avait été que le moyen de mettre au travail des patients afin qu’ils puissent manger.

Ces réflexions ne sont pas à prendre à la légère. Il semble qu’il y ait une difficulté à théoriser les actes qui sont produits dans les espaces de soin et /ou d’accueil, non pas par défaut de réflexion mais plutôt par la pulvérulence de ce qui s’y produit.

Si l’analyste décharite selon un mot de Lacan il n’est pas dans la charité, et si il existe des espaces d’accueil de la folie, il ne saurait non plus s’agir de charité.

Comment avancer sur cette question ? On peut prendre le problème sous l’angle du désir des soignants et des accueillants. Ce n’est pas le désir de l’infirmier en hôpital général ou du chirurgien. Ce désir n’a-t-il pas quelque rapport avec un désir de savoir ? Un savoir relatif à cette énigme en nous-même, cette part d’inconnue qui nous paraît liée à la déraison ? Ne chercherions nous pas chez l’autre, dans sa déraison, quelque réponse ? Ou bien encore ne nous mettrions nous pas en écho avec ces autres, aux fins d’entendre un peu mieux ce réel « en nous » qui nous échappe et nous est tellement étranger ?

On peut également aborder le problème du côté de ce qui se fait dans l’espace d’accueil. Plus précisément de ce qu’y font les différentes personnes qui circulent dans ces lieux ? Il ne s’agit pas tant d’observer, que de lire ce qui peut se passer pour chacun.

En fait pas tant ce qui se passe mais comment ça passe, par où ça passe. Lire tout autant les circulations de tout un chacun et comment elles s’articulent aux soignants. Comment les circulations du corps et de la parole se font dans les espaces spécialement créés pour permettre des actes. Club théâtre ou dessin ou sculpture par exemple.

En quoi ces activités ne relèvent pas de la MJC, quand bien même les activités s’y dérouleraient. Qu’est-ce qui s’écrit comment l’articuler ?

Nos vies sont balisées d’évènements, d’actes, de remémorations, de souvenirs mais aussi d’inscription réelles. Que nous produisions des écrits, des tableaux, des photos, des films ou que nous en soyons les objets nos corps ne cessent de se déplacer.

Notre inscription dans le lien social se fait à travers toutes nos activités, truisme s’il en est. Cependant, c’est bien souvent toutes les activités du quotidien qui sont délaissées par les personnes qui souffrent de troubles psychotiques. Aussi notre travail ne consiste pas à rechercher une insertion ou une réinsertion sociale, quand bien même celles-ci auraient lieu, mais plutôt à espérer de maintenir du sujet chez des êtres, à pacifier leur rapport à eux-mêmes et au monde, à ce que leur souffrance s’atténue.

Par quel détour faut-il passer pour que la personne puisse se servir de l’offre qui lui est faite pour trouver des bords à son corps et à sa pensée ? L’espace n’est pas seulement rassurant, par ses rituels et son organisation, il est habité d’êtres humains qui prêtent. Non seulement le sujet peut y mettre ses pas à la condition de n’être pas seul et abandonné, mais de plus il rencontre des autres qui lui parlent et acceptent ses bizarreries et délires, autrement dit les manifestations de son être.

Patient et soignant sont dans le transfert, embarqués dans le même mouvement ; le réel y ferait-il point d’appui en guise d’objet ? Le transfert serait opérant à la condition que le soignant sache prendre ses distances et que son prêt ne soit que temporaire et que fragmentaire. Qu’il puisse le dire, le redire à d’autres en séance de supervision ou dans d’autres dispositifs.

Ce qui signifie que l’institution a à se construire, voire à se soigner.
Comment les patients font-ils fonctionner l’institution.

Les supervisions, les groupe de parole permettent de repérer comment les patients, un par un, font fonctionner l’institution, comment ils peuvent par exemple produire du conflit, entre soignants ou entre patients ou entre patients et soignants. Il est nécessaire de repérer cela : c’est une mise au travail perpétuel qui a pour objectif de décaler l’acte du soignant par le dire.

Les réunions de groupe de patients peuvent avoir aussi quelques effets ; peut-on en tirer quelques orientations de travail ?

Cependant, cela n’exclut pas un espace de liberté et il ne s’agit pas de contrôle, c’est à dire qu’il ne s’agit pas de saturer les espaces par des analyses incessantes, il y a lieu de laisser aller les « inconscients » et ce que cela suppose de création.

i Petit Robert, ed. 1973.

ii Patrick Faugeras. Rencontre avec Gaetano Benedetti, l’expérience de la psychose. Eres, Réédition, 2011, p. 28.

iii Freud, S. Introduction à la psychanalyse. PBP. 1970, p. 415-416.

ivIbidem.

vIbid. P. 418.

viIbid. P. 419.

viiIbid.

viiiIbid. P. 421.

ixIbid. P. 424.

xFreud, S. Essais de psychanalyse. Psychologie des foules et analyse du moi. PBP. 1981. P. 123.

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