Symposium 6, 7 et 8 juin 2014

Tunis

Bibliothèque Nationale

Le Groupe d’Etudes de la Transition Démocratique organise avec le soutien de la Bibliothèque Nationale de Tunisie les 6, 7, 8 juin 2014 un Symposium International sur le thème :

Savoir, Pouvoir et Processus Démocratique

Argument

La Crise ?

Après avoir conçu sa théorie de la fin de l’histoire (1989 ; 1992), Francis Fukuyama a eu l’honnêteté, suite aux crises monétaires de 2007 et 2008, de reconnaître (Newsweek Magazine, 3 octobre 2008) la faillite du modèle monopolaire de gouvernance néolibérale aujourd’hui mondialisée qui s’est exprimée, notamment, dans « la chute d’America Incorporation ». Un mois avant les élections présidentielles américaines du 4 novembre 2008, il écrivait « quel que soit le vainqueur de ces élections (Mc-Cain ou Obama), un nouveau cycle politique s’ouvrira aux Etats-Unis. Engagée il y a 30 ans, la révolution reaganienne a trouvé ses limites. Il faut réinventer le modèle américain. » Depuis, la crise financière n’a fait que s’amplifier avec, selon de nombreux économistes, « un nouveau printemps de l’accumulation des effets de crise », et de « la dérégulation néolibérale » préparant, selon Robert Kurz (2011), à une deuxième vision plus tragique de la notion de la fin de l’histoire, « celle de la chute de tous dans la barbarie déjà pressentie par Karl Marx ». Un tel fonctionnement d’une économie fondée, au détriment même du capitalisme industriel classique et de son lien au système de production, sur le règne tout-puissant de l’argent et de la finance virtuelle ne pouvait que faire émerger un modèle de démocratie qui « ne remet plus, selon Jean-Claude Milner, le gouvernement aux hommes mais aux choses ».

Nous sommes en présence, peut-on dire, d’un fonctionnement de l’économie de plus en plus déshumanisé et déshumanisant qui a pour référence un formalisme droit-de-l’hommiste et une justice sociale de plus en plus confondue à un juridisme « digital », plat et détaché de toute référence à la philosophie du droit et à toute éthique autre que formelle. La recours au religieux de plus en plus passionnel, étendu et massif aujourd’hui, ne saurait masquer le détachement mondialisé de l’Ethique, ceci qu’il s’agisse d’une référence à l’islamisme, à l’évangélisme, au judaïsme, à l’hindouisme ou autres. C’est ainsi que la gouvernance continue à être mise, de plus en plus, au seul service du financier et des stratégies de pouvoir susceptibles de servir le capitalisme financier; à son tour, ce dernier prend en charge les dépenses qu’impliquent l’installation et le déroulement de tout processus démocratique représentatif ; et lors de chaque effet de crise, la gouvernance déclenche à partir de sa seule règle de stabilité financière une socialisation des pertes au détriment des dépenses publiques et sociales y compris les plus vitales d’entre elles (santé, éducation, services de base, etc.) ; parallèlement, nous assistons, selon la règle néolibérale, à la privatisation des bénéfices en faveur d’une minorité de plus en plus restreinte. En 2012, Fukuyama semble encore plus critique envers sa théorie de la fin de l’histoire en écrivant : « Les échecs des démocraties modernes sont de toutes sortes, mais l’échec le plus courant en ce début du 21ème siècle est lié à la faiblesse de l’Etat […] Mais le risque est grand de voir le gouvernement américain user d’expédients qui ne feront que retarder la crise ultime. […] Si les institutions ne parviennent pas à s’adapter, la société va devoir faire face à une crise, ou s’effondrer, et être contrainte d’adopter d’autres institutions […] C’est aussi vrai pour un régime libéral que pour un régime autocratique.». Homme politique doublé du statut d’économiste et de financier, Michel Rocard écrivait déjà en 2008 que : « La crise sonne le glas de l’ultralibéralisme. » Comme conséquence de cette crise et comme signe socialement alarmant à l’échelle mondiale, nous assistons à une évolution globale vers l’érosion et la précarisation de la classe moyenne, ce qui rendrait les individus constituant cette classe de plus en plus traversés par l’incertitude quant à leur devenir et, par voie subséquente, plus réceptifs aux idéologies sécuritaires et populistes. Par ailleurs, l’économique et le financier qui sont désormais au fondement des différentes modalités de gouvernance n’arrivent plus à inventer, ces dernières années, des modes de régulation capables de surmonter la crise et de neutraliser les risques d’explosion sociale. La profondeur de la crise est aujourd’hui reconnue et décrite dans ses divers aspects aussi bien 1/par les théoriciens dont le savoir est mis au service de la légitimation du pouvoir que, 2/par les penseurs et chercheurs qui gardent une position décalée par rapport au pouvoir. Ces derniers, à l’exemple d’Aristote vis-à-vis d’Alexandre, se permettent de rectifier le modèle de gouvernance auprès du souverain, plutôt que d’avoir à travailler sur une recomposition du fonds mémoriel du récit mythologique en vue de consolider et de pérenniser la légitimité du gouvernant. Or, ce serait justement à partir de là où le récit mythologique venait de s’effondrer par effet de la crise, que le penseur aura pour rôle de déconstruire la corrélation dynamique du Savoir et du Pouvoir afin de la délivrer de l’emprise du mythologique, pour enfin l’inscrire dans un nouveau récit historicisé et historicisant.

La Révolution tunisienne comme effet de la crise et comme première déchirure dans la mondialisation ?

C’est dans le contexte actuel de crise globale et radicale du système de gouvernance mondialisée que s’est déclenchée, à un moment et là où l’on l’attendait le moins, la Révolution tunisienne du 17 décembre 2010.Partie d’une mobilisation continue de la jeunesse d’abord en milieu rural et ensuite dans les villes, elle a été suivie d’une mobilisation de l’ensemble de la population, dans les groupes de diverses sensibilités idéologiques : cette révolution s’est appuyée sur des revendications de dignité, de justice sociale, de liberté en matière de parole, d’agir et d’entreprendre. L’on a soudainement assisté à la chute inattendue de la dictature la plus sécuritaire en Méditerranée, la chute du régime de Ben Ali et de Leila Trabelsi en Tunisie. Ces événements ont fait dire à Hubert Védrine que la révolution tunisienne représente « la première déchirure dans la mondialisation ». La révolution s’est naturellement étendue d’abord vers l’Egypte…, puis vers les rivages de la Méditerranée nord, puis vers le Québec et jusqu’à Wall-Street à New York. Reprenant Gramsci, on peut dire qu’« un vieux monde venait de mourir et qu’un monde nouveau n’hésitait plus à advenir ». Néanmoins, comme le souligne Louis Blanc dans son analyse de la dynamique de la révolution française, puis de la Commune de Paris plus tardive et dans laquelle il était acteur, n’est-il pas dans l’ordre de la nature des choses qu’un élan révolutionnaire engendre automatiquement une lame de fond contre-révolutionnaire ?

Le tournant heuristique ?

Dans les suites du « chaos créatif » néolibéral en tant que dernier recours visant, il y a quelques années, à dissiper les spectres de la crise qui hantait déjà le capitalisme financier et le lobby pétrolier, nous vivons à présent une crise si radicale que les concepts de base auxquels s’adossent nos manières de penser et de rêver sont fondamentalement ébranlés, une crise telle que s’ouvre devant nous la voie vers un tournant heuristique impliquant un travail créatif de culture sur l’ensemble de ces concepts de base, et notamment le Savoir et le Pouvoir dans leur participation au processus démocratique et à quels processus démocratiques. Plus que jamais, il apparaît essentiel d’appréhender le politique, le social, l’économique, l’identitaire et l’anthropologique, ainsi que les différents codages des connexions entre ces concepts, dans leurs liens à la construction dynamique du Sens. C’est à travers ce travail que la présente crise devient elle-même créative de possibles pistes de réflexion susceptible d’une refondation de l’humain et de rendre ainsi à l’homme son aspiration à se réapproprier son histoire et son devenir. Sommes-nous en train de vivre la fin inéluctable de l’Etat-Nation ? Serions-nous en train de vivre la fin inéluctable d’une période historique et dans l’attente « difficile » de l’apparition d’une nouvelle période ? Ou bien, sommes-nous arrivés à une étape de crise de croissance, et où nous serions à même de repenser le mode de distribution des échanges impliquant une justice sociale au fondement du vivre-ensemble dans ce monde que nous habitons tous et qui nous habite tous ? Serait-il donné à tout un chacun et à tout groupe de participer largement à l’activité instituante aussi bien au niveau local que régional que central ? En fait, dans la période historique actuelle nous passons par une étape où ce n’est pas le siège de la gouvernance mondiale qui est contesté, et, pour reprendre une expression d’Ibn Khaldoun, ce n’est pas al-Madîna al-ghâliba (la Cité dominante) qui est contestée, mais il s’agit plutôt de transformer impérativement le mode mondialisé de gouvernance.

C’est dans un tel cadre que nous proposons, au cours de cette rencontre transculturelle et transdisciplinaire, de réactualiser en groupe la question d’Ernest Jones : « How can Civilization be saved ? » question posée en 1942, ceci dans les suites de la crise qui avait déjà à son tour entraîné un tournant heuristique dans le contexte de la deuxième guerre mondiale… Aujourd’hui, s’imposent aussi à nous les questions complémentaires: Comment articuler les attentes et les mutations des pays dits du Sud à la gestation d’une nouvelle définition de l’humain à l’échelle planétaire ? Quelle histoire et quel devenir pour l’Homme ? Quelle histoire et quel devenir pour le Sujet ?… C’est à ces questions que les participants du Symposium sont invités à réfléchir, à débattre et à répondre.

Essedik Jeddi, Gilles Bibeau, Sofiane Zribi, Youssef Seddik

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