9782130618829D’un bord à l’autre  (cliquer pour le lien avec les PUF)

3 D’un bord à l’autre. La lecture du livre de Malika Mansouri ne laisse pas indemne. Quelques échos de mon enfance ont refait surface, violences banlieusardes, à Saint-Denis notamment, inquiétudes familiales aussi. Je ne ferai pas un résumé de l’ouvrage de Malika, je vous livrerai quelques points qu’elle aborde et les réflexions qui me sont venues. L’ouvrage de Malika nous rappelle qu’il ne saurait y avoir de petite histoire de famille sans la grande Histoire, celle des Nations. Son attention se porte particulièrement sur l’histoire coloniale de l’Algérie avec ses effets qui perdurent dans notre société française du vingt et unième siècle. La France a décolonisé, tout en conservant des départements et des territoires d’outre mer, cependant elle n’a pas pour autant fait le travail nécessaire d’historisation qui permettrait aux ex-colonisés et à leurs descendants de s’inscrire dans un nouvel espace géo-politique. Ainsi Malika commence son ouvrage par un panorama de l’histoire de l’Algérie de la colonisation jusqu’à l’indépendance. En fin d’ouvrage, avant d’ouvrir des perspectives, Malika Mansouri nous rappelle ce que fut la psychiatrie de certains en Algérie. La théorie « primitiviste » d’un Porot par exemple, décelant chez les «indigènes», le « fatalisme », le « puérilisme mental », l’absence « d’appétit scientifique », la « suggestibilité » et la soumission aux « instincts ». Elle réinterroge l’utilisation du terme musulman tel qu’il est apparu dans les témoignages des camps de concentration puis chez les philosophes tel Agamben, terme définissant l’homme qui cesse d’être humain. Comment le colonialisme en Algérie, produit quelques effets ravageants chez le sujet, notamment du fait du déni de ses doctrines et actes, participe du travail de recherche de Malika. Le rapport complexe de la France à l’Algérie, de la colonisation à son indépendance, n’est pas sans laisser de graves séquelles tant psychologiques que politiques. S’observent des symptômes touchant beaucoup de familles, celles des soldats appelés pour le maintien de l’ordre en Algérie, celles des familles ayant subi la répression policière sur le territoire français et sur le territoire des départements d’Algérie, françaises ou arabes. Ici, en France, aujourd’hui, de nombreuses familles d’origine algérienne vivent une meurtrissure douloureuse héritée d’un passé d’assujettis à un pouvoir colonial ne les reconnaissant pas comme citoyen français. Les personnes ont la nationalité algérienne, d’autre pas, mais toutes sont schizées dans leur identité. Une d’ici et une de là-bas. Le travail d’enquête de Malika après les « émeutes » de 2005, auprès d’une quinzaine de jeunes gens laisse à penser combien le non-dit dans les familles mais tout autant, si non davantage, le silence des autorités françaises sur l’Histoire franco-algérienne, produit d’effets pernicieux et délétères. Elle nous laisse penser comment dans la société française, l’absence de diffusion soutenue d’un savoir constitué sur la guerre d’Algérie et ses causes, que ce soit à l’école ou dans les médias, produit de construction de récits fantasmatiques qui s’appuient sur la douleur et l’incompréhension. Les interviews laissent percevoir comment un silence s’appuyant sur un autre silence, celui de la famille sur celui de la société, désinscrit ou plutôt empêche l’inscription citoyenne de jeunes gens nés en France, voire de parents et de grands-parents français. Difficulté d’inscription accentuée par le miroir qu’il leur est offert, celui de la langue qui les nomme « français issus de l’immigration ». Elle nous fait sentir comment, pour certains de ces jeunes français d’origine algérienne, la mort de deux jeunes adolescents vient en résonance avec une mort en soi qui les habite. La mort d’une part de leur être, générée par les douleurs familiales non dites. La souffrance et l’angoisse des parents et grands-parents, mais aussi la peur, en de-ça de toute parole, restes du traumatisme, génère auprès des enfants ou petits enfants un trou dans l’espace psychique. Ce trou n’a même pas le statut de trace, tant l’emprunte même du symbolique fait défaut. La trace suppose
une inscription première du trait puis son effacement comme producteur du symbolique, c’est à dire ce qui vient représenter un archaïque de l’inscription. Si seules sont perçues chez l’autre, la douleur et la souffrance, celles du corps ou du psychisme, hors mot, si le symbolique reste en dessous, un trou aspirant l’être se produit. Le symbolique reste en dessous et non pas refoulé, il est non advenu, le mot est ici en attente d’apparition dans la pensée, il n’a jamais été énoncé. Le symbolique est en instance d’avenir. Cela constitue en quelque sorte un défaut de l’être, de l’être au monde, une part manquante qui pour autant n’est pas sans produire quelques effets. Dans ces conditions, passer à la parole, même celle de l’interview auquel invite Malika, est plus que douloureux. En effet la parole vraie, celle qui dit ce qu’on ressent, suppose une réactivation de la douleur. Peut-on montrer cette douleur et peut-on supporter de se laisser retraverser par elle sans risquer de disparaître devant l’autre, auprès duquel on s’endette ainsi ? Peut-on devenir son obligé et avoir ainsi le sentiment d’un nouvel assujettissement qui réveille celui que l’on refuse à tout prix ? Ne vaut-il pas mieux continuer à rêver en quelque sorte de n’avoir plus de maître ? Se confondent ainsi la problématique adolescente, qui cherche à se détacher de l’Autre parental, l’illusion névrotique d’un monde sans asservissement à l’autre du désir, un désir d’émancipation pour devenir un véritable acteur au sein de la société. Si cette parole ne trouve pas en l’autre quelques signifiants pour l’aider à border ce trou produit par l’absence de tout dire, dans la famille et dans le social, le sujet ne peut que s’en trouver que plus ravagé. Si cette parole n’est pas entendue, c’est à dire si la parole de l’autre ne lui fait pas écho, il y a un redoublement de la perte même d’être. Car aucun partage n’est ici possible d’une réalité qui tente de se dire. Il s’agit d’un désir en panne. Le rejet peut venir au devant de la scène accompagné du sentiment de n’avoir pas été reconnu notamment dans l’école de la république qui ne laisse pas la même chance à tous. On s’enfonce dans le refus, la confiance ne peut être facilement au rendez-vous. Une question se pose à moi. Dans la cure analytique, l’acte de parole nous met face au réel, tout en le mettant à distance du fait de la construction dans le transfert d’un récit, d’une fiction. L’opération de parole peut avoir lieu à condition d’être entendu et que l’analyste, non seulement ne soit pas un être de silence mais un être de parole et de présence. Ces jeunes peuvent- ils, plus que tout autre, se risquer à une telle entreprise sans qu’un passeur leur montre le chemin ? Comment border le non dit et l’indicible ? Il paraît nécessaire de produire de l’inscription et du savoir. Les stèles commémoratives, monuments aux morts, Mur des noms participent dans nos société du travail de mémoire, mais ne sauraient suffire. La nécessité d’un savoir partagé, levant le déni sur les évènements historiques, s’impose. De la même manière que le gouvernement de Vichy durant la dernière guerre mondiale a été officiellement et ouvertement mis à la question, certes après des décennies, l’affaire algérienne doit être dépliée dans toute ses dimensions historiques, de la colonisation à la décolonisation et au- delà. Ces deux histoires de France ne sauraient s’exclurent l’une l’autre. Ainsi le préfet Papon, n’a pas hésité le 17 octobre 1961 à donner l’ordre à sa police de «massacrer» des manifestants pacifiques. En effet, voulant à tout prix la réconciliation nationale le gouvernement d’après guerre n’a pas fait le «ménage» dans ses rangs et ceci n’a pas été sans conséquences. On ne peut effacer ce qui a eu lieu, mais l’on peut en faire histoire, c’est à dire constituer un savoir transmissible et révisable. Freud rappelait que peu de personne à Londres savaient l’origine du nom de la gare de Charing-Cross. Pour mémoire, Edouard 1er d’Angleterre a fait placer une croix à l’emplacement de chaque arrêt du convoi funèbre qui emmenait la dépouille mortelle de sa femme, la reine Eléonore de Castille, à Westminster. Charing-Cross était une de ces « stations » avant de devenir une station de métro. Ainsi le nom fait trace d’un passé dont le souvenir n’est pas présent
pour tous. Si aucun dire ne circule, si la lettre reste morte, la porte aux interprétations les plus diffuses est grande ouverte d’une part et dans le même mouvement l’impossibilité de se situer de manière claire dans l’espace temps et l’espace géographique. Le débat, l’échange doivent toujours restés vivant pour éviter le totalitarisme. Malika nous montre le chemin de l’échange ; elle ouvre les portes de la banlieue. A chacun de se risquer à la suivre dans ce travail aux multiples facettes, si rares en France, où se croisent l’histoire, la psychologie, la psychanalyse, la sociologie, la psychiatrie. Il s’agit certes d’une recherche universitaire mais on ne peut pas ne pas y entendre son attachement à une cause….

Françoise L.Meyer psychanalyste à Paris et à Fresnes (94) http://francoise-l-meyer.monsite-orange.fr/index.html

Présentation de l’ouvrage de Malika Mansouri à la librairie la Friche le 5 novembre 2113 

La Friche http://www.la-friche.org/article.php3?id_article=16

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