Tout mon amour.

Laurent Mauvignier

La colline

Paris 20°

jusqu’au 21 décembre 2012.

http://www.colline.fr/fr/spectacle/tout-mon-amour

Peut-on cesser de pleurer la perte ? Ce n’est pas la retrouvaille possible avec l’enfant perdue qui peut enfin consoler une femme. Dix années ont passé depuis la disparition de la petite fille, père, mère et frère de l’enfant ont «reconstruit» leur vie à partir de cette insupportable absence.

Ils ne se disent plus rien, leurs échanges sont devenus anodins jusqu’au jour de l’enterrement du grand-père paternel. Elle et lui sont revenus dans la maison où ils passaient une fois encore leurs vacances il y a dix ans pour la dernière fois depuis la disparition de leur fillette de six ans. Elle, ne supporte pas de rester dans cette maison, une fois les obsèques accomplis. Elle ne veut rien entendre de cette jeune fille qui vient sonner à la porte pour lui dire qu’elle est sa fille, leur fille disparue. Rien n’existe, il n’y a rien à dire car tout est impossible.

Confrontée à cet insupportable de la perte, une femme, une mère est restée indéfiniment figée dans ce moment, son enfant n’a pas grandi, elle ne peut l’imaginer autrement que comme une petite fille de six ans. Elle dira à son fils qu’elle a donné « tout son amour » à cet enfant disparue, le voir grandir lui et changer n’a constitué pour elle qu’une douleur sans fond. Chacun des progrès de ce garçon, chacun de ses changements, chacune de ses réussites, chacun de ses sourires, n’étaient qu’un déchirement et une blessure supplémentaires : voilà ce qu’enfin cette femme meurtrie par la disparition peut éructer au moment où elle est confrontée au retour de son enfant, adolescente détruite par un enfermement, par une vie d’enfant partagée avec des chiens et un illuminé la préservant du monde en la contraignant à d’incessantes prières. Il est trop tard pour cette femme, elle ne peut vivre que dans le ressassement incessant de sa perte. Son amour s’est figé sur une petite fille de six qui ne grandira jamais.

Cette effraction produite par l’engloutissement d’une enfant dans le néant a fait cesser toute possibilité d’amour pour qui que ce soit. Enfermée, cette femme ne peut renoncer à sa douleur qui depuis dix années marque l’absence de l’enfant chérie. L’irréparable est accompli et il n’y a plus de place pour accepter le retour, une indicible déchirure s’est opérée et elle semble fermée à toute possibilité d’une rencontre avec celle qu’elle n’a pas vu grandir.

Le temps psychique s’est arrêté, pourra-t-il reprendre son mouvement ? Le ravage de la douleur peut-il disparaître ? Suffit-il de retrouver ce qu’on a perdu pour rétablir les possibilités d’oblation et d’amour que l’on avait en soi et qui s’étaient éteintes sous le coup d’un désespoir profond et innomable. La disparition d’un être cher, insymbolisable, qui ne laisse aucune trace, produit une déflagration telle dans l’être que ses capacités de lien à tout autre s’en trouvent définitivement altérés. Le rien, le vide laissés par le non savoir de l’advenu de l’être aimé laisse le sujet suspendu dans un temps arrêté et la répétition infinie des derniers moments de présence du disparu, au défilement en boucle des dernières images.

Le texte de Laurent Mauvignier qui nous permet d’appréhender cet irréparable que produit la douleur est admirablement servi par le collectif les Possédés, et spécialement dans le rôle de la mère par Marie-Hélène Roig.

Françoise L. Meyer.

Publicités