L’homme inutile ou la conspiration des sentiments

De

 Iouri Olecha

La Colline

Mise en scène Bernard Sobel

Jusqu’au 8 octobre 2011

http://www.colline.fr/l-homme-inutile-ou-la-conspiration-des-sentiments.html

Merci à Bernard Sobel d’avoir exhumé cette œuvre théâtrale de Iouri Olecha. Une pièce qui n’est pas sans interroger le théâtre et avec lui notre être au monde. Shakespeare est convoqué, plus exactement les protagonistes de ses drames, Hamlet et Ophélie, Othello, Desdémone et Iago. Nicolas Kavalerov, mendiant égaré, serait-il  un Hamlet moderne habité par ses doutes existentiels, lui qui oscille entre dormir et mourir, to be or not to be ? Othello est autre chose qu’un « noir » qui ne comprend rien à l’humanité, il peut symboliser le drame de la passion de l’homme écartelé entre gloire et amour pour une femme. C’est ce que Kavalerov tente de faire entendre à Andreï Babitchev, l’homme d’affaire qui l’a recueilli et qui ne voudrait s’en tenir qu’au matérialisme.

Andreï Babitchev, le faiseur de repas standardisés et de saucisson à 70 % de veau, se demande s’il peut exister une Ophélie gavée qui symboliserait cette nouvelle culture de la nourriture « universelle ». Quant à son frère, Ivan Babitchev, il n’a de cesse d’espérer, contre toute normalisation des conduites, le maintien  de l’amour, de la haine, de la jalousie, de la convoitise et des petites mesquineries du quotidien et bien sûr de la folie. Le théâtre, miroir du monde, donne ici à voir l’homme divisé entre une modernité qui le collectivise et un individualisme qui le rend à sa banale condition humaine et il se demande aussi si le romantisme doit être définitivement abandonné ?

Le théâtre doit-il nous faire vibrer au rythme des passions et ses héros transcendent-ils le prosaïsme de nos vies ? Ou bien encore n’est-il qu’une une farce grotesque qui ferait l’apologie d’une société sans âme dont l’objectif est de tout normaliser dans un but d’égalitarisme et un vœu de libération, spécialement des femmes qui pourront sortir de leur cuisine ?

Olecha se demande ce que sont les femmes dans ce nouveau monde qui abrase toute subjectivité ; peut-on encore imaginer qu’elles suscitent le désir et puissent nous embarquer dans le tourment de l’amour et de la jalousie ? Ainsi, Nicolas l’égaré, par une idée de mise en scène bien venue, se trouve embarqué sur l’esquif métaphorique de ses rêves amoureux, berceau de ses fantasmes et de sa folie d’homme enivré par l’alcool.

Les héros sont-ils parmi nous, où ne hantent-ils que nos fantasmes ? Sont-ils réduits aux jeux du stade ? Sobel convoque Wagner, dans un bref extrait de la Tétralogie, au moment de la présentation du nouveau saucisson à Harmann l’Allemand, sur fond de rencontre sportive. Le plateau noir, n’est que l’antichambre du grand rassemblement dont on entend que les échos. La mise en scène n’est pas sans évoquer le National socialisme et son engouement pour les foules et le  W de Perec a résonné en moi. La représentation se clôt par un gros ballon de baudruche blanc qui tombe avec douceur sur le décor noir, coulisse du stade, et qui, s’il nous laisse espérer un monde meilleur, telle la colombe,  n’est pas néanmoins sans nous inquiéter. Non seulement le monde ne peut-être ou tout noir ou tout blanc, mais cette baudruche peut aussi éclater, comme Chaplin nous l’a merveilleusement donné à voir dans son Dictateur.

Ce spectacle est admirablement servi par John Arnold qui campe un Ivan Babitchev habité par le désir pour le drame. Pascal Bongard quant à lui se promène avec brio de la mesure à la démesure d’un personnage qui se veut rationnel et se défend de ses désirs et de son amour pour la jeune Valia, interprétée avec grâce et finesse par Sabrina Kouroughli qui sait donner à son rôle quasi muet une présence intense. Vincent Minne donne a Kavalerov toute sa dimension de l’errant dont les pas vacillent sous l’effet de l’alcool. Les autre acteurs ne déméritent guère et occupent le plateau dans leurs différents petits rôles avec ingénuité.

Françoise L Meyer

Représentation du 18 septembre 2011.        

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