Autisme(s)

On est en droit de se demander ce qui encourage telle ou telle association à s’en prendre à certaines pratiques thérapeutiques pour des sujets dits autistes.

Qu’il soit particulièrement difficile d’entrer en relation avec certains enfants est une réalité bien connue des cliniciens. Depuis Kanner la clinique de l’autisme prend des allures très différentes, au point de douter d’un clinicien à l’autre s’il parle de la même affection.

Les recherches dans le domaine de l’autisme sont loin d’être inexistantes et posent nombre de difficultés pour la description précise du tableau clinique qui pourrait se constituer comme syndrome aisément repérable.

Pour ma part, j’ai engagé avec un certains nombre de mes collègues, pédopsychiatres, psychologues, psychanalystes, éducateurs, assistantes sociales, un travail de recherche et de réflexion autour de cet énigmatique autisme. A partir de notre clinique, avec les enfants aussi bien qu’avec les adultes, nous tentons de trouver des points de recoupement qui pourraient justifier de l’utilisation univoque de ce terme d’autisme. Nous nous appuyons, au-delà de notre clinique, sur des publications, articles ou ouvrages traitant directement ou non de « l’autisme » et  textes écrits par des personnes « diagnostiquées » autistes.

Ce qui nous apparaît, au point actuel de notre recherche, est l’absence d’unité de la clinique des « autistes » et ce qui nous interpelle, en écho à cette constatation, est l’utilisation de plus en plus courante du terme d’autisme notamment dans la sphère médiatique.

Pourquoi souligner ce point ?

Il semblerait que le terme d’autisme soit devenu un point de focalisation dont les media font de plus en plus état. Nombre de maladies, nombre de difficultés psychiques, atteignent enfants et adultes sans faire l’objet d’un tel intérêt.

L’autisme ne serait-il pas devenu un « mot valise » porteur du malaise dans notre culture ?

Que nous disent ces enfants qui ne parlent pas, qui ne nous parlent pas ? Ne nous clament-ils pas que notre devoir d’humain est de s’occuper, de prendre soin, d’accompagner tout être faible qui ne peut survivre sans l’autre ?

Qui n’a pas éprouvé d’angoisse face au silence d’un de ses frères humains. Qui n’est pas saisi par un étrange sentiment face à un enfant ou un adulte qui ne répond pas à ses sollicitations. Qui ne se perd pas en conjecture devant des êtres à l’incommensurable mémoire.  Comment interpréter l’étrangéité quand elle ressemble au génie d’un Glenn Gould ou à l’invention d’une Temple Grandin ?

L’intérêt qu’ils suscitent, ces enfants « secrets », n’est-il pas le signe de l’impossible reflet de la part d’ombre qui réside en chacun de nous ? Ne nous rappellent-ils pas notre impuissance à tout maitriser mais aussi notre capacité à créer ? Ne nous disent-ils pas que la loi du marché n’est pas la loi de l’homme ? Ne nous assignent-ils pas à interroger la place  de chacun dans notre société ? Ne nous montrent-ils pas que l’enfant ne saurait être le pur objet des associations, des institutions éducatives, des institutions de soin, des soignants, des éducateurs, des parents ?

L’autisme s’entend la plupart du temps comme un lien altéré à l’autre. N’est-ce pas justement parce que ces enfants, voire ces adultes, ne peuvent, pour certains du moins, exprimer ni leur désir ni leur souffrance en parole qu’ils font l’objet d’un « certain » intérêt ? Parler à leur place, savoir ce qui est bon ou non  pour eux, n’est-ce pas là une pente communément partagée ? On peut tout dire « pour » eux, que l’on soit parent, directeur d’association, soignant. Ne seraient-ils donc que des objets ? Objets aussi bien au sens du consumérisme qu’au sens où l’entend la psychanalyse c’est-à-dire ce qui vient s’articuler dans le fantasme inconscient au désir d’un sujet.

C’est ce rapport du sujet à l’objet qui anime la psychanalyse. Cette pratique  renvoie au sujet de l’inconscient, celui qui a décidé de dire oui en un temps archaïque et qui a aussi décidé de dire non. Il a acquiescé à l’Autre, mais pas sans en refuser une part. Il a accepté de participer à l’expérience humaine. « L’autiste » serait-il sans rapport à l’inconscient, c’est ce que je ne peux me résoudre à penser, tant je suis épatée par les inventions, les réactions de ces enfants que je reçois et dont on a dit qu’ils étaient autistes. L’étaient-ils, me direz-vous, qu’importe puisqu’ils se mettent à parler, à me parler et à prendre une place inouïe. Je ne fais pas de miracle, je m’offre à leur écoute, avec patience, passion, respect.

La psychanalyse n’est pas la seule pratique respectueuse de ses êtres qui tout en appartenant à notre monde, l’habitent de manière étrange à nos yeux. Ils errent. Deligny avait tracé ces erres de déplacement pour les d’enfants qu’il accueillait dans son espace des Cévennes. Dans ce lieu se déployait une humanité qui ne se camouflait pas derrière des règlements et des lois, une humanité à l’écoute de l’enfant, où le forçage n’était pas de rigueur pas plus que l’obligation à tel ou tel geste. Les parents y confiaient leur enfant.

Laissons ces enfants nous parler dans leur silence ou dans leurs exploits. Orientons notre combat vers les bonnes cibles. Exigeons des lieux d’accueil, des soins, de la pédagogie, de l’éducation dignes d’un véritable intérêt. Exigeons cela pour tous les enfants quels qu’ils soient, quelles que soient les difficultés ou les facilités qu’ils rencontrent face à la vie.

Il y a là un véritable enjeu de société. Soutenir les familles qui ont des enfants en difficulté n’est-ce pas tout d’abord travailler avec elles, construire avec elles, dialoguer avec elles. Les accompagner dans la recherche de lieux pour accueillir leur  enfant dans les meilleurs conditions possibles avec des professionnels de qualité et non des pseudo thérapeutes formés à des méthodes stéréotypées, en quelques mois voire en quelques semaines. Cela suppose lutter autrement qu’avec des slogans appuyés sur la souffrance des familles.

Ce débat est aussi celui de la place du « fou », de tout être faible dans notre société, le malade, le vieillard… Pourquoi attaquer des soignants là où il s’agirait d’unir nos forces pour faire entendre nos voix pour un monde qui cesse de nier l’angoisse, qui accepte les différences et qui sache que la bourse n’est pas le seul sujet de nos préoccupations.

Françoise Line MEYER

Psychanalyste

Animatrice d’un groupe de recherche-réflexion sur « l’autisme »

Secteur de pédopsychiatrie de Saint-Denis.

Paris le 10 juin 2009

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