Passion selon Jean

Antonio Tarantino

Théâtre National de la Colline

Jusqu’au 21 octobre 2007

Paris

 

Le théâtre de la Colline nous offre en cet automne 2007, un bien curieux texte d’Antonio Tarantino, dramaturge italien. « Qui suis-je qui suis-je ? Qui suis-je hein qui suis-je qui suis-je je suis moi hein que je suis moi hein hein hein que je suis moi ? » Premières paroles de Moi-Lui, un des deux protagonistes de la pièce, que  Sophie Loucachevsky, la metteuse en scène, a pris le parti de nous faire entendre dans le noir. Premières paroles qui se diffusent dans l’espace ; celles d’un homme ? Celles de son délire ? Que sont ces voix qui se déplacent d’un point à un autre, sans localisation fixe ? Viennent-elles d’ici, de là ou de notre tête ?  La folie se fait présence…

Lui-Moi apparaît, avec qui parle-t-il ? Avec lui-même, « avec la cantonade » ou bien avec Jean, son « accompagnateur » promu infirmier ? Et ce Jean, a-t-il quelque lien avec la Passion ? Jean nous ramène sur terre, il parle à son schizo « c’est bon, toi t’es toi, maintenant qu’on va s’prendre deux tickets de bus, c’est bon, toi t’es Lui, okkéï okkéï, t’es Lui ». Et les voilà partis tous deux dans ce périple vers la consultation, dans ce dialogue impossible.

Entrant à l’hôpital Faitesl’bienmesfrères, nous voilà assistant à la longue attente pour un rendez-vous avec le médecin. Notre patient est bien dans l’ordinateur, bien répertorié à la caisse de Sécurité sociale. Et nous nous égarons. Pierre est-il un ami ou bien comme les Luc, Mathieu et autres apôtres, personnages de la fiction délirante de Lui-Moi, à moins qu’il ne participe du franc parler de Jean ? Nous évoluons dans l’univers de la folie, où la limite entre l’un et l’autre, Jean et Lui-Moi, devient floue.  Il est tout aussi difficile de juger si l’organisation administrative de la maladie  est rationnelle ou démente. Nous nous demandons si le délire de Lui-Moi est plus fou que les interdictions de fumer intempestives dans le hall de l’hôpital.?

En Italie, la loi 180 a permis l’ouverture des asiles psychiatriques et la sortie de certaines personnes de l’enfermement, elle a fait ressurgir dans le quotidien, pour le moins celui des tuteurs tel que le fut Tarantino, les questions de chacun face à la folie. Question du respect de l’autre dans son délire, mais aussi question du respect de l’autre dans son être au monde, dans la différence. Jean, infirmier de fortune, supporte la place de celui qui sait que la déraison n’est pas seulement du côté du fou. Peut-on naviguer dans l’univers des « soins », accompagner un « malade » dans son quotidien sans s’en trouver affecté dans son être même ? « Que moi toutt ces expérimentations me portent sur la tête et l’soir quand je rentre chez moi j’en sais plus si moi j’suis moi ou si moi suis Lui, que ma femme elle aussi s’en prend peur, ourlamadon qu’elle a peur, et que donc ? Mais toi, qu’elle dit, mais toi t’es qui ? T’es toi-même ou t’es un autre, que moi fais gaffe ces plaisanteries m’impressionnent … »

C’est avec beaucoup d’humour que Tarantino nous introduit dans ce « monde de fous », son texte est servi par deux acteurs parfaitement de connivence dans leur jeu. Sophie Loucachevsky leur a permis de trouver le ton juste dans un univers qu’elle a su créer entre la réalité et le virtuel. Elle joue sans cesse sur le dedans et le dehors, dedans et dehors des voix pour Lui-Moi. Mais aussi, grâce à la vidéo, dedans et dehors des déambulations des protagonistes, entre la salle, ses coulisses, ses accès, dedans et dehors du théâtre, entre jardin et intérieur de la salle. Le mystère pour deux voix d’après « quatre actes profanes », tel est le sous-titre de la pièce, se terminera dans la chambre de Lui-Moi entouré de tous les « objets » de sa vie mentale.

N’ayons pas peur d’aller voir ce spectacle où Jean nous livre ses pensées d’homme simple : « (…) le malade moins l’aisé peut très bien l’être tenté de fuir la misérabilité de sa vie de merde dans un bel tuyau de blanc sec genre Alcamo, qu’il est bien plus économique mais sert quand même contre l’cafard, parce que mes chers, le fou l’aussi l’a ses angoisses ». 

« Lui et sa peluche Toute en Pourpre qu’il a peur que les Soldats Romains se la jouent aux Dés hé, Pauvr’Homm, lui c’est sûr que c’est un drame humain, et pas ces cagades qu’on te fait voir à la télé ». 

« Il est vrai que quand tu t’en vois l’un collègue qui te vient au boulot avec ’ne Space Runner de vingt millions et pluss, et toi avec ta Passat, toujours que la même Passat, alors tu l’en comprends les drames humains ».

 

Françoise Line Meyer

Paris le 06 octobre 2007

Théâtre National de la Colline

Publicités