Electre

Au théâtre de la Colline

 

Valérie Lang interprète magistralement Electre, avec sa voix cassée elle nous fait d’autant plus ressentir combien son personnage est au bord de l’extinction. L’héroïne n’est plus qu’un sujet effacé qui ne se soutient que de sa haine contre celle qui a supprimé le père, contre celui qui a pris la place laissée vide dans la couche maternelle. L’actrice s’épuise littéralement dans ce rôle ; au-delà du texte la mise en scène de Stanislas Nordey lui demande beaucoup. Apprenant la mort d’Oreste, l’actrice-Electre, égarée sur le plateau, danse un  frénétique ballet qui paraît sans fin, remet en place une à une  les nombreuses chaises qui ont été renversées  au premier temps de la tragédie par les gens d’Egisthe ; son désespoir est au comble, son agitation est hors de toute pensée. Valérie Lang fait traverser, à qui veut l’entendre, ce moment de déréliction qui fait du corps la marionnette agitée de la désespérance. Que sont ces chaises vides,  si ce n’est les témoins de l’absence, du desséchement de l’être même d’Electre celle qui, ravalée à la position de déchet, a perdu toute féminité, erre, claustrée dans le deuil impossible d’un père. De la même façon tentant de retrouver la hache qui a servi au meurtre de son père Agamemnon,  elle-Valérie plongera dans une fosse, attrapant à bras le corps la terre pour la projeter  avec vigueur au travers de la scène. Que d’énergie mise au service de la passion mortifère de l’héroïne ! Véronique Nordey pour sa part campe une Clytemnestre fidèle à la dimension clivée du personnage tel que l’a voulu Hofmannsthal. Elle dessine à merveille  la duplicité mentale de cette femme maitresse du déni, elle est inspirée entre apparente faiblesse et force destructrice. Sophie Mihran s’est pliée à la direction d’acteur pour nous montrer une Chrysothémis presque transparente qui tente de maintenir son désir de femme en sortant de l’ombre, elle s’exprime telle une mécanique voulant maintenir son espoir en la vie.

La mise en scène entre ombre et lumière,  fait apparaître et disparaître les protagonistes au gré du texte et dans le respect de son énoncé. Dans son début la pièce laisse entendre les voix murmurées des servantes  enveloppées dans l’obscurité : nuit. Puis Electre se révèle sous la lumière vêtue d’une simple robe de soie crème, contrairement à l’habitude qui nous la montre drapée de noir, mais il ne faut pas s’y tromper, elle n’existe déjà presque plus. Sa silhouette portée sur les parois latérales du décor ne nous laisse aucun doute : elle est voilée du spectre du père mort. Oreste reste quant à lui dans le noir, absent, tant qu’Electre ne le reconnaît pas.  Les entrées et sortie de scène se font par le fond du plateau ce qui permet par moment, un jeu de perspective qui nous laisse croire qu’un peintre mélancolique y a oublié ses toiles.     

 

De quel savoir Electre est-elle ici porteuse pour que sa mère lui demande d’interpréter ses rêves ? Quelle vérité détient-elle ? Hofmannsthal la met au plus près du bord où s’efface la voix pour laisser le sujet sombrer dans le néant de la perte absolue, une fois qu’elle aura non seulement dit à l’Autre maternelle de quelle peine elle est passible pour ses ignominies mais aussi aura fait en sorte que s’accomplisse le châtiment des dieux.  On  comprend qu’en collaboration avec Richard Strauss, il en ait fait un opéra tant ici la voix se fait le dernier rempart de l’être.  L’opéra se termine sur la vie et la restauration de l’altérité, Chrysothémis appelle : Oreste ! Oreste ! Ici nous restons sur l’anéantissement…

 

Paris le 04 mars 2007

Françoise L Meyer

Psychanalyste

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